Un jour viendra couleur d’orange, de Grégoire Delacourt

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Tandis que le pays s’embrase de colères, Geoffroy, treize ans, vit dans un monde imaginaire qu’il ordonne par chiffres et par couleurs. Sa pureté d’enfant «  différent  » bouscule les siens  : son père, Pierre, incapable de communiquer avec lui et rattrapé par sa propre violence  ; sa mère, Louise, qui le protège tout en cherchant éperdument la douceur. Et la jeune Djamila, en butte à la convoitise des hommes, fascinée par sa candeur de petit prince.
Fureurs, rêves et désirs s’entrechoquent dans une France révoltée. Et s’il suffisait d’un innocent pour que renaisse l’espoir  ? Alors, peut-être, comme l’écrit Aragon, «  un jour viendra couleur d’orange (…) Un jour d’épaule nue où les gens s’aimeront ».
Lumineuse, vibrante, une grande histoire d’humanité.

*-*-*-*

Je ne sais pas si l’amour sauve de tout mais Grégoire Delacourt, dans son dernier ouvrage, tente de nous en convaincre. Et le démontre. Et bigrement bien.

Ce roman est viscéral. J’ignore si cela se dit mais vous comprenez ce que je veux dire. Il vous prend aux tripes dès les premières lignes.

Pierre est en colère. Une rage contenue des mois, des années, des siècles. Il a cru en l’amour. Au pouvoir de l’amour. Tellement qu’il a fait un enfant à celle dont il est tombé amoureux fou, et qui le lui rend bien. Mais voilà. L’enfant naît. Et il est différent. Différent des autres enfants. Ce n’est pas l’enfant dont Pierre « rêvait ». Ce n’est pas avec Geoffroy qu’il pourra jouer au foot, taper le carton, balancer des cocktails Molotov sur le Centre des Impôts de sa commune. En plus d’avoir un enfant « différent », Pierre perd son boulot, et d’ouvrier qualifié il devient simple vigile. Et encore. A mi-temps. Il n’est plus rien. Alors, il se saoule avec ses potes, baise avec une vague copine, et ne voit plus la beauté du monde qui l’entoure. Parce-que de la beauté il y en a encore mais pour la percevoir, la palper, la toucher du bout des doigts il faut que la colère disparaisse. Mais pour le moment ce que veut Pierre c’est « Juste une vie juste ». Alors avec ses potes, ils rejoignent le mouvement des Gilets Jaunes. Parce-qu’il y en a marre. Marre de tout. Alors on va en découdre avec là-haut. Avec les puissants. On va leur faire cracher le pognon. On va les dégommer. On va tout déchirer.

« Il se savaient des chasseurs qui finiraient tôt ou tard à leur tour à être pourchassés. en attendant, il fallait tenir. Quand le barrage a été installé, ils ont bu un coup ».

Louise, son épouse, est discrète, effacée. Infirmière en soins palliatifs, elle aide les malades à passer de l’autre côté. Tout l’amour qu’elle ne peut plus donner à Pierre, elle le donne aux autres. A sa façon. Elle rassure, câline, apaise, dit des mots doux à des yeux sans espoir, des yeux déjà morts face à un mur bleu. A un mur couleur azur. Parce que le bleu azur, ça calme.

« On disait ici, au cinquième étage de l’hôpital, que la douleur concernait le corps et la souffrance l’âme. Au corps, les médecines, les équations chimiques. Les soulagements. À l’âme, la douceur, la musique des mots, l’empathie. Le corps lâche le premier. L’âme s’accroche. Toujours. À cause d’un souvenir d’enfance. Un grain de peau aimée. Un rire étouffé. Une odeur de pluie poussiéreuse. Louise aidait ceux qui partaient. Et quand un sourire se posait sur les visages chiffonnés, elle savait qu’elle trouvait les mots justes, mené les moribonds à cette joie insaisissable qui permet le lâcher-prise. Sa main s’est contractée au souvenir de toutes celles qui s’étaient figées dans la sienne. »

Et puis il y a l’amour qu’elle donne à Geoffroy son fils. Le différent. Le moqué. Le harcelé. Le battu. Le malmené. Geoffroy le super intelligent. Geoffroy qui connaît les couleurs, les arbres, les oiseaux, le ciel, les nuages et qui compte ses pas. Parce que ça le rassure de compter ses pas. Çà le rassure de compter tout court.

« Les chiffres étaient un équilibre, une certitude, tout comme les couleurs ».

Et puis il y a Djamila. Djamila la douce. Djamila la tendre. Djamila la rebelle. Djamila qui sait que sa perle, son or, sa vie c’est Geoffroy. Parce-que Geoffroy est doux. Parce-que Geoffroy est beau. Parce-que Geoffroy ne veut qu’une chose : aimer et être aimé. Simplement. Tout simplement. Loin de la fureur du monde. Loin de l’oppression sociale. Et Djamila lui apporte tout cela. La douceur, la bienveillance, la tolérance, l’écoute, le touché…

Je me suis arrêtée plusieurs fois en cours de lecture pour reprendre mon souffle. Parce-que le roman de Grégoire nous secoue. Il peut nous révolter. Oui il le peut. Mais il nous emporte ailleurs. Il nous emmène loin. Dans une forêt où tout n’est que luxe, calme et volupté. Où tout est possible. Grâce à Hagop qui, tout comme sa famille depuis des millénaires, sait le mal que l’homme peut faire à l’homme. Alors Hagop, pionnier si l’on peut dire d’une vie « différente », va leur tendre la main. A tous. Et écarter les branches des arbres pour les amener vers  un écrin de verdure où seul l’amour règne.