Les Corps Conjugaux, de Sophie De Baere

Je n’avais jamais lu de livres de Sophie De Baere. Ce fut une découverte. Dès les premières pages j’ai été happée. Une belle écriture tout en poésie, fluide, aisée tout en étant recherchée. Sophie sait habilement manier les mots, le verbe. Très rapidement les ressorts psychologiques et dramatiques se révèlent. On y est. On est avec les personnages. Ils deviennent nos amis, nos voisins, notre famille. Et si c’était nous ? Oui, si c’était nous ?

Alice est une jolie jeune fille qui, depuis l’enfance, pose pour des publicités, participe à des concours de beauté, devient Miss. Elle est surtout un objet entre les mains d’une mère abandonnée par son mari alors qu’Alice est bébé, que leur fils Alessandro est retardé mental, et que Mona l’autre fille est terne.

Alice offre un reflet miroir à cette mère qui, pour une raison qui nous est inconnue, semble vouloir prendre une revanche. Mais sur quoi ? La vie en général ? Sa vie à elle ? Sa vie ratée par la faute de son mari parti, puis mort ? Quelle plaie vive Sylvia semble vouloir panser ?

Mais voilà. Alice, en plus d’être belle, est intelligente et comprend très vite que son avenir est ailleurs loin de cette mère aigrie, méchants dès lors qu’Alice ne se soumet plus. Alors elle part. Elle quitte Bolbec, sa grisaille, sa monotonie. Son non-avenir sauf celui dont sa mère à rêvé pour elle. Alice monte à Paris où elle espère faire des études tout en travaillant car faut bien manger, se loger, payer les études. Elle se noie dans la lecture de la poésie, puis celle de Duras. Ou les deux. Je ne sais plus très bien mais cela n’a pas d’importance. L’importance est qu’Alice nourrit son âme.

La voici qui rencontre Jean dont elle pense de lui qu’il est :

« Un mélange de brindilles vite emportées par la brise et de solides racines souterraines ».

Ils tombent amoureux d’un amour étrange qui aurait dû m’alerter, car dès les premières lignes j’ai pressenti quelque chose. Alors j’ai lu et relu ce passage du roman parce-que j’ai aimé ce moment d’évasion, d’enfance retrouvée, de légèreté, d’insouciance, de temps suspendu avec une telle grâce.

« Nous nous mettons à galoper dans les épines comme des gosses de dix ans. Une joie simple s’écoule dans la moindre nervure de mon corps, fait bouillonner les couleurs autour de moi. L’instant présent m’emporte comme avant le départ du père. Comme avant l’aigreur et la folie de ma mère ».

Enfin, me suis-je dit Alice va rencontrer le bonheur. Le bonheur simple mais vrai. Et c’est ce qui arrive. Alice et Jean vivent douze ans sans une seule ombre au tableau. Ils ont une fille Charlotte et un petit bourgeon va éclore à nouveau. Alors Alice demande à Jean de l’épouser. « Oui se marier ce sera bien. Cela scellera notre amour. Donnera une légitimité à nos enfants. Se marier oui…Marions nous ».

Le jour du mariage arrive et la mère d’Alice est présente. Elle est venue oui pour assister au mariage de sa fille qu’elle n’a plus vue depuis son départ. Et elle est là cette mère. Oui elle est là. L’ogresse est tapie dans l’ombre. Elle observe. Pèse, jauge, fomente sa vengeance parce qu’Alice, ne sait rien de ce qui se trame. Comment pourrait-elle ?

Et quelques jours plus tard la mère demande à la fille de venir la voir.

« J’ai quelque chose à te dire. Si tu ne viens pas, c’est à Jean que je parlerai… »

Alice y va et ne reviendra plus chez elle. Elle va abandonner son mari, sa fille. Elle part avec le bourgeon qui ne cesse de croître en elle, mais elle part car il n’y a que la fuite qui soit la solution. La seule solution pense t’elle.

«L’ogresse m’a tout pris. Mon enfance. Mon mariage. Ma fille. Ma dignité »

Je n’en dirai absolument pas plus. Je veux que, comme moi, vous ayez la surprise. Je veux que comme moi vous en perdiez le sommeil. Je veux que, comme moi, vous vous rongiez les ongles, vous n’ayez plus envie de manger, de boire. Je veux que vous deveniez Alice et que vous vous demandiez, comme moi, « qu’aurais-je fait à sa place ? Aurais-je sacrifié ma fille ? Etait-ce si grave au point de sacrifier mon bonheur ? Aurais-je pu supporter l’exil, le silence, l’oubli de moi-même ? »

Je me suis demandé ce qu’il y a de pire dans l’absence choisie ? Un hiver éternel ? Un doute interminable ?

Je me suis posé tant de questions tout le long de cette lecture en noir et blanc, en couleurs. Qu’aurais-je fait ? Alors j’ai ouvert d’autres livres traitant du sujet. J’ai lu des auteurs, des gens, j’ai surfé sur le net. Et la réponse à ma question est celle-ci :

« Quand on a que l’Amour à offrir en partage… »

Le portrait de Sophie

Portrait de Sophie De Baere, Auteure de Les Corps Conjugaux, Editions Lattès. | Balades & Portraits par Margaux Gilquin (wordpress.com)